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2012
Les communautés orientales dans l’historiographie occidentale de la croisade

En adoptant le point de vue occidental, la présente étude a la triple ambition historique, géographique et anthropologique de dépeindre le cosmopolitisme du Moyen-Orient sous et après les croisades. Confiante dans l’exploitation critique des chroniques latines et vernaculaires, aussi bien celles de la première génération prises comme sources initiales, telles que Foucher de Chartres, Albert d’Aix et Guillaume de Tyr, que celles de leurs successeurs et des auteurs tardifs, elle vise l’examen individuel des communautés orientales, musulmanes, chrétiennes et juives. Cet examen permet, ainsi appliqué sur un demi-millénaire d’histoire, de diagnostiquer l’évolution de l’état physique et des idées politiques et religieuses communautaires, et montre que cet Orient médiéval n’est guère une synchronie figée dans l’histoire, puisqu’entre le XIe et le XVIe siècle tout un processus est rigoureusement enregistré dans la relecture de divers témoignages, récits de voyage et de pèlerinage.

L’ouvrage, conçu en trois divisions qui correspondent respectivement aux trois monothéismes, fait bénéficier les musulmans, les chrétiens et les juifs d’une attention presque identique. L’islam est reproduit dans ses deux branches, le sunnisme et le chi‛isme, dont la rupture est reprise à la lumière de l’évolution des adeptes de ‘Ali que représente principalement le régime fatimide en Égypte, et des sunnites fiers de quelques grands noms, celui notamment du fils des Ayyubides, Salāheddīn, depuis l’ascension de ce dernier jusqu’à l’échéance de sa grande victoire à Hattīn en 1187. L’étude des mahométans évoque l’état des villes sous domination musulmane dont certaines, principalement Tripoli, Beyrouth, Tyr, Alexandrie et Jérusalem seront perdues dans les combats acharnés contre le conquérant latin. Elle reprend, dans le volet anthropologique, les multiples présomptions étymologiques de l’expression sarrasin, s’arrête sur la condition de certaines minorités comme les Assassins ou, par contre, de celles peu mentionnées comme les druzes, sans négliger les groupuscules ethniques tels que Turcomans et Bédouins. Elle traite au même titre d’une foule de croyances, dont on estime certaines bien insolites, comme la conversion, la tentative de conversion ainsi que la singulière sensibilité du baptême chez les musulmans. Elle fait constater enfin que les préjugés réservés aux fidèles de l’islam sont le fruit d’une intériorisation psychologique d’un Occident médiéval qui se démène dans ses marasmes économiques, et qui voit volontiers le musulman, non point fils de la région mais, bien au contraire, usurpateur d’un espace initialement chrétien, la Ville Sainte, centre du monde.

Quant aux chrétiens, ils semblent être l’enjeu d’une entreprise politico-militaire usant de l’eschatologie occidentale qu’attise l’ardeur de libérer la Terre sainte de la tutelle musulmane persécutrice. Au bout de deux siècles, monte une souveraineté latine forte des principales villes côtières récemment libérées, qui ne tardent pas cependant à s’assujettir de nouveau au pouvoir du croissant, et dont la chute, notamment celle de Jérusalem, aura des retentissements décisifs sur la viabilité du royaume latin. D’autre part, les chroniques, quand bien même elles tendraient à montrer le chrétien occidental en moins bons termes avec le musulman qu’avec le chrétien indigène, ne ménagent point le second et se répandent en accusations d’hérésie contre l’ensemble des fils de l’Église d’Orient. Une partie non négligeable de l’onomastique prête à équivoque. En effet, de même que sarrasin provient d’étymologies dissemblables, de même l’ethnologique syrien est l’objet de flottements référentiels pouvant désigner le chrétien en général, avant de prendre le sens précis de melkite. Mais sur l’étendue des textes, le générique chrétien embrasse une large palette d’appartenances communautaires et raciales : l’arménien s’engage avec le latin dans des relations de coopération militaire, que ternissent toutefois les désaccords ; le jacobite professe dans ses solennités une liturgie distincte ; le nestorien s’oppose foncièrement aux dogmes latins par la contestation de l’humanité du Christ ; le maronite est pris dans une vision occidentale inexacte confondant monothélisme et monophysisme ; le géorgien oscille entre l’obédience byzantine et le désir d’affiliation à la sainte Église romaine ; le grec est un sérieux antagoniste en raison d’un triple conflit : le titre impérial, le pouvoir et le dogme. Notre étude n’omet certes pas les catégories chrétiennes atypiques, orientales ou occidentales, comme les chrétiens de la ceinture, les Indiens et les Poulains. Fussent-elles de source profane comme l’adhésion à la superstition de la sorcière, ou chrétienne comme le culte de Marie, certaines croyances viennent individualiser les fidèles.

Quant aux juifs, tantôt instigateurs, tantôt victimes, ils semblent, accablés par le mythe de l’historique déicide, être l’objet de rudes représailles. L’étude qui ne put dissocier histoire, géographie et anthropologie, vu la maigreur de la matière, les reprend à travers le regard nostalgique des pèlerins hébreux tardifs. Décrits en meilleure harmonie avec les musulmans qu’avec les chrétiens, les juifs, dispersés à travers les siècles sur une carte géographique étendue depuis l’Espagne jusqu’à la Mésopotamie, font découvrir cependant au XIIIe siècle une curieuse cohésion religieuse, que cimente le respect des ancêtres bibliques fondateurs et des tombes des prophètes, ainsi que le rattachement eschatologique au Temple de Salomon, en dépit des subdivisions communautaires en esséniens, sadducéens et samaritains.

Au total, Les communautés orientales dans l’historiographie occidentale de la croisade entend pratiquer une modeste ouverture dans le concept médiéval de l’altérité, en traitant la vie de communautés en nécessité de coexistence sur une carte géographique bien agitée. Muni d’un glossaire et d’un triple index, comme d’outils auxiliaires de lecture, il dénonce l’étroitesse d’un point de vue idéologique émis sur ce qu’on estimerait être l’événement précurseur du choc des cultures des temps modernes. 
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